C'est pas de l'informatique, c'est de la politique
Publié le 17/01/2026, dans informatique, politique, libre
Tiens je vais tenter d'écrire un peu les trucs qui me passent par la tête quand je lis des choses en ligne.
Souvent quand des personnes « libristes » ou « qui parlent de trucs style Linux, etc » parlent de dangers des GAFAM, de capitalisme numérique, et autres pour dire à quel point c'est dangereux, on voit des personnes dire « encore des trucs techniques » ou « moi j'y comprends rien aux ordinateurs et à internet » ou « oui mais tout le monde ne peut pas connaître tout ça, on a pas le temps de connaitre tout ça ».
Ce qui m'agace parfois quand je lis ça ce n'est pas la phrase, c'est ce qu'elle rate : quand on vous parle de ces sujets on n'est pas en train de vous parler de numérique, on est en train de vous parler de politique ! Et c'est toute la problèmatique ici : le fait que même dans les « milieux de gauches », le capitalisme et le fascisme ont réussi à vous faire croire qu'on vous parle de technique quand on vous parle de politique.
Le numérique est un sujet qui a été rendu si effrayant au fil des années que toute discussion le concernant est vue par certain·es comme « truc technique » et engendre un évitement immédiat à la limite du réflexe. Et disons-le : c'est aussi malin que terrible. Réussir à faire stopper la réflexion politique autour d'un enjeu majeur, car il y a dedans « un truc d'ordinateur » c'est incroyablement malin, car ce n'est plus « on en parle pas car ce n'est pas un sujet utile » mais « on en parle pas car c'est chiant et un truc de geek et tout le monde veut pas avoir bac+5 en informatique comme vous, les gens normaux ont besoin de trucs qui marchent ». Oui nous aussi on a besoin de trucs qui marchent, mais qui marchent à quel prix ?
Expliquer les enjeux politiques quand on parle du numérique
Faisons un peu notre autocritique sur un point :
Expliquer le numérique c'est complexe. Expliquer le numérique à travers un axe politique l'est d'autant plus. Car expliquer des enjeux politiques tangibles à quelqu'un de politisé c'est « relativement » simple, mais expliquer les enjeux politiques d'un domaine précis ça nécessite très souvent d'expliquer (en partie du moins) les enjeux de ce domaine. Si je veux vous expliquer les enjeux politiques de par exemple « la centralisation des services numériques aux USA » alors je dois pour ça vous expliquer ne serais-ce qu'un peu le fonctionnement de certains bouts d'informatiques et du fonctionnement d'internet. Tout comme si je veux comprendre les enjeux politiques autour de l'agriculture intensive alors je dois comprendre certains bouts du fonctionnement de l'accès aux graines et à l'eau, chose que souvent seule une personne du domaine pourra m'expliquer. Mais le numérique est un domaine qu'on a réussi à faire « détester » à une majorité de la population.
Seulement voilà, nombre de « libristes », de « geek/nerd » qui sont dans ces domaines, ne sont pas forcément bons pour expliquer politiquement ces enjeux numériques. Je vais prendre pour exemple un classique, quelque chose que vous avez du entendre des tonnes de fois :
quand une personne tente de vous expliquer l'importance de ne pas être sur une plateforme centralisée et vous dit « si tu n'as rien à cacher alors c'est ok que je mette une caméra dans ta chambre ou ta salle de bain ? Et je peux avoir ton numéro de carte de crédit ? ». Cet exemple est très fréquent et je l'ai moi-même utilisé il y a quelques années, et pourtant il est mauvais. Il appuie sur un côté individuel et « irréaliste » : personne ne fait ça et quand bien même vous diriez oui l'exemple n'est pas clair.
Il y a quelques années j'étais passé sur une version que je trouvais mieux de cette phrase : « tu n'as rien à cacher ? ouais pas de soucis, de toute façon je m'en fiche de savoir des choses sur toi. Mais tu peux me dire : ta sœur elle est lesbienne ? C'est quoi le numéro de sa copine ? Ton pote musulman il va à quelle mosquée ? ». C'est plus clair et retire le côté individuel, ça permet de mettre en avant l'impact collectif des informations numériques. Mais c'est toujours pas parfait niveau explications.
Depuis j'aime bien reprendre la technique simple évoquée par Benjamin : « Arrêtez de décrire l'outil, quand vous décrivez l'outil il est magique et il est beau. Décrivez ce qu'ils font avec. Ne décrivez pas de l'IA générative, dites qu'ils s'en servent pour empêcher les chômeurs d'avoir accès à leurs droits. »
Mes tentatives
Il y a quelques années j'ai cofondée avec des camarades l'association Exodus Privacy : on a essayé de parler de politique aux personnes à travers l'axe numérique. On a vu des choses absolument ignobles dans les téléphones. Ce n'est pas les logiciels directement qui étaient ignobles hein, la plupart étaient même très malins, c'est ce qu'ils faisaient avec qui était ignoble !
On a vu des applications qui envoient des données sur des bébés qui ne sont pas encore nés à Facebook, des applications utilisées pour traquer des personnes immigrées, etc.
On tente souvent en conférence d'expliquer qu'une permission souvent vue comme « anodine » peut avoir de graves conséquences : la permission lister le nom des applications installées sur le téléphone, avec simplement les noms des app on peut déterminer facilement votre âge, votre genre, votre orientation sexuelle, votre religion, si vous êtes parent, l'âge de vos enfants, etc.
Alors oui, faire de la vulgarisation politique autour des enjeux numériques c'est complexe. Surtout quand les personnes à qui on tente de parler nous disent qu'on devrait moins parler de numérique, moins parler de technique, moins parler d'informatique. On essaye, on fait comme on peut.
Moi j'essaye d'écrire beaucoup, de vulgariser, de proposer des solutions, de faire des tutoriels, d'accompagner, de construire nos futurs désirables au présent.
Mais surtout j'essaye de faire comprendre aux personnes à qui je parle que : non, vous n'avez pas besoin d'avoir un bac+5 en informatique pour comprendre, vous n'avez pas besoin d'être libriste/geek/nerd pour saisir les enjeux politiques du numérique, vous n'êtes pas plus bêtes que nous qui avons étudié ces sujets et ce même si des entreprises veulent vous le faire croire.
Souvent je suis en colère quand je lis « oui mais nous on y comprend rien à l'informatique », car ça m'énerve de voir que c'est comme si quelqu'un à qui je dis « la construction de nos villes autour de la voiture est un gros problème, faut qu'on trouve des solutions » me répondait « mais nous on y comprend rien à vos trucs de mécanique et BTP »… Oui il faut connaitre un peu de mécanique et BTP pour comprendre le sujet, mais ça loupe le cœur du problème, l'aspect politique.
Alors oui, parfois on se loupe, on explique mal, on explique pas avec les bons exemples, parfois mêmes certains n'expliquent pas pour les bonnes raisons, mais réussir à s'intéresser au numérique permet réellement d'en comprendre les enjeux politiques.
La suite
Comme souvent dans ces cas, je tente d'être une personne ressource. Car oui, on sait bien que personne n'a le temps d'étudier, comprendre et agir sur tous les sujets. C'est d'ailleurs une problèmatique à laquelle sont confrontés nombre de militant·es et c'est pourquoi il faut selon moi cesser certaines formes de « pureté militante » qui font sentir que tout le monde devrait être très informé de tous les sujets tout le temps.
Je suis complètement naze sur plein de sujets : je n'ai pas de connaissances approfondies sur le racisme, je ne suis pas précisement au courant des aspects géopolitiques concernant les génocides en cours, ma compréhension des luttes d'accès à l'eau se résume à ce que des camarades m'ont dit un soir, etc.
Mais il y a certains sujets que je maîtrise plutôt bien, voir très bien : le fonctionnement d'internet et de certaines infrastructures numériques, le fonctionnement de plateformes centralisées ou non, les outils d'accès et chiffrement de l'information, des bouts des enjeux politiques du numérique, etc. Je connais ces sujets, car je me suis justement concentré dessus longtemps et fort. Je les ai étudiés.
C'est pourquoi je pense que se constituer en groupes spécialisés permet de faire gagner du temps, de l'énergie et d'être plus efficace : j'ai des interrogations sur un sujet autour du racisme ? Ok je sais que tel collectif est bon sur ça, je vais voir ce qu'ils ont écrit ou leur poser la question. Je me demande comment fonctionne l'accès à l'eau dans telle région ? Ok, je sais que tel groupe bosse sur le sujet. Une personne ou un collectif à des questions sur un sujet numérique ou besoin d'une ressource pour héberger son site ? Ok, iels savent qu'iels peuvent venir me voir ou tel collectif pour ça.
Donc oui, même si ça semble relou, car y a des termes techniques, car c'est encore un truc de logiciel libre, car ça ressemble encore à un truc moins pratique qu'un produit d'entreprise : quand on vous parle de numérique, on vous parle de politique.
Commentaires
Bonjour,
Tout à fait d'accord avec ton propos. Mais et il est d'importance, je connais des personnes qui ne se sont jamais beaucoup souciés de l'ingérence des gafam dans leur vie privée, qui vexées par le coup de force de windows, sont passées sous linux !
Alors attention à ne pas confondre réaction à une contrainte extérieur et réelle prise de conscience d'un problème qui n'a pas d'incidence visible sur la vie du quidam moyen.
Cordialement
Merci pour ce texte qui je trouve aide à aligner discours libriste et intention de communiquer sur l'intérêt du libre. Contribuer à changer le monde ? ;)
J'aimerais partager mes encouragements dans ce sens. En disant que la posture que nous adoptons en parlant libre / politique est cruciale.
Une personne qui veut me convaincre, cela produit un effet en moi très différent d'une personne qui m'aide à comprendre ce que je suis en mesure de/suis prêt à/ comprendre pour réussir à utiliser un logiciel/appareil, comme que je le souhaite.
Dans ce sens que j'ai envie d'encourager, oui le libre c'est de la politique, et une certaine qualité de relations humaines. Nous sommes des êtres sociaux, donc politique, des êtres cognitifs, capables de compréhension, et des êtres sensibles, doués de ressenti, d'intuition, d'affect.
A mon sens le libre véhicule aussi cette sensibilité à l'autre et à son mieux être individuel et social. L'esprit et les modalités concrètes à la contribution et l'entraide en sont aussi de belles expressions / mode de propagation.
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